Écrits Philosophie

Le courage de l’ennui

À l’âge des écrans qui ne s’éteignent jamais, s’ennuyer est devenu un acte de résistance — et la condition de toute pensée.

12 mai 2026 · 7 min de lecture

Lumière douce d’une fenêtre tombant sur un mur clair.
Lumière douce d’une fenêtre tombant sur un mur clair.

Il fut un temps où l’ennui était une saison de la vie ordinaire : les après-midi trop longs de l’enfance, l’attente d’un train, la file d’un guichet. On ne l’aimait pas, mais on le traversait, et de cette traversée naissaient des choses étranges — des rêveries, des idées, parfois une décision. L’ennui était le terrain vague de l’esprit, le lieu non bâti où quelque chose pouvait pousser.

Nous avons aboli ce terrain vague. Chaque interstice de la journée est désormais comblé : la seconde d’attente à l’ascenseur, le feu rouge, la marche entre deux portes. Le téléphone a fait de l’ennui un état évitable, et donc, peu à peu, un état honteux. Pourquoi s’ennuierait-on, quand l’ennui n’est plus qu’à un geste du pouce ?

Pascal l’avait pressenti trois siècles trop tôt : l’homme ne supporte pas de rester seul dans une chambre, parce que dans le silence il rencontre sa propre condition. Le divertissement n’est pas un plaisir, c’est une fuite.

Tout le malheur des hommes vient d’une seule chose, qui est de ne savoir pas demeurer en repos dans une chambre.

Ce que l’ennui rendait possible

L’attention profonde et l’ennui sont les deux faces d’une même monnaie. On ne peut pas lire un livre difficile, suivre une démonstration, écouter vraiment quelqu’un, sans consentir d’abord à un certain vide, à une certaine lenteur. L’esprit doit s’ennuyer un peu pour se concentrer beaucoup.

S’ennuyer volontairement — laisser le téléphone dans une autre pièce, regarder par la fenêtre sans but, marcher sans podcast — n’est pas une nostalgie. C’est un entraînement. On réapprend à habiter l’instant non rempli, à supporter le silence assez longtemps pour qu’une pensée ait le temps de se former. Le courage, ici, consiste à ne rien faire, et à voir ce qui vient.