Écrits Lecture
Éloge de la relecture
Pourquoi les livres que nous aimons demandent à être lus deux fois — et ce que la seconde lecture révèle de nous.
On lit un grand livre une première fois pour savoir ce qu’il raconte ; on le relit pour savoir ce qu’il nous dit. Entre les deux lectures, ce n’est pas le texte qui a changé — c’est le lecteur. Les pages sont restées immobiles ; nous, nous avons vieilli d’un chapitre de notre propre vie.
Nabokov soutenait qu’il n’existe pas de lecteurs, seulement des relecteurs. La formule est belle parce qu’elle est exacte. Une première lecture est toujours une course : l’œil file vers la fin, pressé de savoir comment cela se termine. On ne voit rien, on consomme une intrigue. La relecture, elle, débarrasse de la curiosité. Délivré du « et ensuite ? », on peut enfin regarder la phrase pour elle-même, sa cadence, la manière dont un adjectif y attend son tour.
Un classique est un livre qui n’a jamais fini de dire ce qu’il a à dire.
Ce que l’on retrouve, en rouvrant un livre aimé, ce sont d’abord nos anciennes annotations — ces soulignements d’un autre que soi. On se surprend à ne plus comprendre ce qui nous avait tant frappé, et à découvrir, trois lignes plus bas, une vérité qu’on avait traversée sans la voir. Le livre devient alors une archive de nos attentions successives.
La mémoire est une mauvaise lectrice
Nous croyons nous souvenir des livres ; nous nous souvenons surtout de l’impression qu’ils nous ont laissée. Le détail s’efface, la couleur demeure. Relire, c’est accepter de constater l’écart entre le souvenir et le texte — et cet écart, presque toujours, est instructif. Le roman dont on gardait le souvenir d’une tristesse se révèle plein d’ironie ; la scène qu’on croyait centrale tient en une demi-page.
Il y a, dans cette fidélité aux mêmes pages, quelque chose qui ressemble à une amitié. On ne fréquente pas un ami pour la nouveauté de ses informations, mais pour la qualité de sa présence. Les livres que l’on relit sont ceux dont la compagnie, simplement, nous rend meilleurs — un peu plus attentifs, un peu plus lents, un peu plus disposés à l’étonnement.