Écrits Essai

Tinder a-t-il tué l’amour ?

Pour Badiou, il faut défendre l’amour comme “une véritable aventure risqué”

5 juin 2026 · 3 min de lecture

L'amour, par sa subjectivité incarne une forme de création. C’est l’”expérience subjective la plus forte qui puisse exister” (Badiou) et elles seraient toutes capables d’en témoigner, Louise Labé qui meurt encore en vie, qui brûle et se noie dans l’amour, Violetta Valéry, notre chère Emma Rouault, notre amie Lou gâtée de tous pleins de poèmes. L’amour est tout ? Peut-être. L’amour mène à la vie, l’amour garantie l’existence de l’autre, si je reçois de l’amour c’est que j’existe, “aimer c’est vouloir être aimé” disait Sartre, l’amour exprime les sens à leur paroxysme, l’amour touche à la passion, l’amour est dans la culture, l’amour est de tout temps. L’amour est donc, vie, existence, expérience sensible et subjective, passion, culture, et suspension du temps. L’amour est tout ? Probablement oui. Peut-on enfermer un tout ? Probablement pas, si l’on considère le Tout, comme un absolu.

Comment en sommes-nous venus à contractualiser l’amour, l’amour qui incarne l’expérience la plus ultime de l’incommensurable et de l’imprévisible ? Comment en sommes-nous venus à soumettre le désir à la logique marchande, jusqu’à payer un abonnement “pro” pour multiplier les possibilités de rencontre ? Est-ce la victoire de l’individualisme et du consumérisme ?

Dans une perspective badiouienne, Tinder, Hinge et plus largement le consumérisme contemporain n’ont pas seulement modifié les conditions de la rencontre, ils ont attaqué la possibilité même de l’amour comme procédure de vérité. Car l’amour suppose qu’un hasard soit accueilli, puis fixé dans une durée et il suppose qu’un visage cesse d’être une option parmi d’autres pour devenir l’origine d’un monde à deux, (que c’est beau). Or les applications de rencontre transforment cette épreuve en marché puisque, quand on y réfléchit bien, l’autre n’y apparaît plus comme une altérité irréductible, mais comme un profil comparable, classable, remplaçable. Le swipe détruit la lenteur du regard (là où tout doit se passer); l’abonnement “Pro” va encore plus loin, (pour ceux qui ont vraiment la dalle), et va jusqu’à contractualiser le désir ; l’algorithme prétend sécuriser ce qui, dans l’amour, devait rester aventure et risque. Ce phénomène s’inscrit dans une logique plus vaste, en réalité, nous ne faisons presque plus rien comme une fin en soi et j’en parlerai une autre fois. Mais, l’art sert toujours un peu plus qu’hier à paraître cultivé, le sport à produire un corps performant et sain, la musique à accompagner la productivité ou à signaler une identité, et même l’amour devient un moyen de validation, de confort, de statut ou de consommation émotionnelle. Ainsi, ce qui devait nous arracher à la solitude du Moi se trouve reconduit à l’économie du Moi car je choisis, je compare, je maximise, et je remplace, après tout, pourquoi pas ? Mais le problème c’est que l’amour véritable, l’expérience subjective la plus intense qui soi, commence précisément là où cette logique échoue, lorsqu’un être cesse d’être un moyen pour devenir une vérité, et lorsqu’une rencontre cesse d’être une possibilité parmi d’autres pour devenir cette chose rare, que je considèrerais être une éternité qui tente de descendre dans le temps.

“L’amour intense rend possible ce qui était impossible”

SH