Écrits Essai
Plaidoyer à l’entre-deux culturel
Le conflit intérieur de la double culture naît d’une question presque insoluble qui est la suivante : suis-je l’un, suis-je l’autre, ou suis-je condamnée à n’être pleinement ni l’un ni l’autre ? Mais peut-être faut-il répondre autrement... Je suis l’une et l’autre, non pas dans une addition paisible, mais dans une tension permanente, dans une cohabitation parfois violente de deux héritages, de deux mémoires, ou peut-être même de deux façons d’habiter le monde.
Être née dans un pays occidental lorsque l’on vient d’une lignée orientale, c’est porter en soi une fracture historique plus grande que sa propre biographie car ce n’est pas seulement avoir deux cultures mais c’est être traversée par deux systèmes de valeurs, deux rapports au corps, à la famille, à la liberté, à la honte, au devoir, à la réussite, au collectif, à l’individu, c’est presque un “choc des civilisations” pour reprendre Huntington mais sous un autre angle; sans reprendre naïvement l’idée de blocs homogènes et irréconciliables, il faut reconnaître qu’il existe bien, à l’échelle intime, quelque chose comme un choc intérieur des mondes.
Les parents qui quittent leur pays pour l’Occident portent souvent un courage que l’on ne mesure pas assez car ils arrivent avec une intelligence du sacrifice, une foi presque tragique dans l’avenir et une volonté que leurs enfants réussissent là où eux-mêmes n’ont pas toujours eu la possibilité d’essayer. Le rêve d’une ascension sociale qui n’a rien d’une ascension, [l’ascension présuppose la montée, là on ne monte pas, on ne s’élève pas plus hauts que ces parents courageux], car, quelle bêtise de parler d’ascension et surtout quelle arrogance, on ne monte pas du tout, on répare juste ce qui aurait dû être fait. Ils prennent des risques, ils traversent des frontières, ils acceptent l’humiliation, l’exil, la perte de repères, parfois la solitude, pour que leurs enfants puissent accéder à une vie plus vaste que la leur, ou du moins avec plus de choix. Mais ce geste d’amour surpuissant produit aussi une tension car l’enfant hérite d’un monde qu’il n’a pas vécu, tout en vivant dans un monde qui ne l’a pas entièrement hérité.
Comment se sentir pleinement originaire du pays où l’on naît, lorsque tout son arbre généalogique, jusqu’aux ancêtres les plus lointains, a bâti sa mémoire, ses morts, ses traditions et ses récits sur une autre terre ? Comment dire “je viens d’ici” lorsque le sang, les noms, les prières, les plats, les silences familiaux et les souvenirs transmis racontent ailleurs ? Mais inversement, comment se dire pleinement d’un pays où l’on ne vit parfois que quelques semaines ou deux mois par an, souvent l’été, dans une forme de retour partiel, presque mythologique, et où l’on découvre une manière de vivre parfois étrangère, voire opposée à celle du pays où l’on a grandi ?
La double culture, c’est précisément cette contradiction, être trop d’ici là-bas, et trop de là-bas ici. C’est être toujours légèrement déplacée et toujours obligée de traduire. Et tout traduire, traduire les mots, mais aussi les gestes, les codes, les permissions, les interdits, les hontes. Ce que l’un des mondes appelle liberté, l’autre peut l’appeler abandon et ce que l’un appelle respect, l’autre peut l’appeler soumission. L’enfant alors doublement culturel apprend très tôt que la vérité sociale n’est pas universelle et elle dépend du lieu, du regard, du contexte, du langage dans lequel elle est formulée.
On ne mesure pas assez la violence cognitive que cela représente car un enfant issu de deux cultures doit comprendre avant même d’avoir les mots pour le dire que le réel n’est pas unifié, et, il doit apprendre qu’une même action peut être innocente dans un espace et honteuse dans un autre ; qu’une phrase peut être acceptable dans une langue et brutale dans une autre ou qu’un vêtement, une attitude, un choix amoureux, une ambition, une manière de parler ou de se taire peuvent changer de signification selon le monde qui les regarde.
Et puis il y a le sujet des langues qui me tient particulièrement à cœur. Personnellement, si je ne parlais pas ma langue maternelle, il m’aurait été impossible de communiquer avec ma grand-mère qui ne parlait pas français, mais qui m’a toujours dit, que le savoir était “la lumière de la vie”, et pourtant, elle n’avait pas reçu ce savoir académique tant rêvé, mais elle en incarnait un tout autre, peut-être bien plus grand. Une langue n’est jamais un simple outil mais elle est une manière de sentir et elle contient une forme de pudeur. Changer de langue, ce n’est pas seulement traduire des phrases c’est parfois changer de soi. On ne dit pas “je t’aime”, “j’ai honte”, “je suis libre”, “je te respecte”, “je souffre” de la même manière dans toutes les langues, parfois on ne dit pas tout court toutes ces choses-là car, “tu sais ma fille, chez nous il y a des choses qu’on ne dit pas” (Idir, Lettre à ma fille). Chaque langue ouvre un monde, mais elle en ferme aussi un autre et l’enfant de la double culture vit donc dans une pluralité de mondes intérieurs.
Je ne nommerai ici ni pays ni langue, car ce qui m’intéresse dépasse les frontières précises. Je parlerai plutôt à rigueur d’Orient et d’Occident, non comme deux essences figées ou deux blocs purs, mais comme deux imaginaires historiques, deux pôles symboliques, pour simplifier, même si nous aurions pu entrer dans plus de détails. Bien sûr, chaque monde contient ses nuances, et ses petits conflits internes, mais il reste que l’opposition entre ces deux horizons demeure l’une des plus puissantes avec d’un côté, souvent, la primauté de l’individu, de l’autonomie, du choix personnel et de l’autre, souvent, le poids du lien, de la famille, de la transmission, du regard collectif et puis entre les deux, l’individu doublement culturel ne choisit pas toujours, mais qui compose avec ce qu’il a.
Longtemps, cette composition peut être vécue comme une déchirure, on se croit incomplet, illégitime, divisé et on a l’impression de trahir un monde dès que l’on appartient à l’autre. On devient expert dans l’art de l’ajustement, du placement du curseur symbolique, parler autrement selon les lieux, dissimuler certaines parties de soi, accentuer ou effacer certaines appartenances, rendre son identité acceptable au regard qui la juge. Mais cette blessure première peut devenir une force car celui qui a grandi entre deux mondes possède une compétence rare : celle de savoir que toute norme est relative, que toute identité est construite, que toute culture est une grammaire parmi d’autres et il voit ce que les appartenances uniques ne voient pas toujours, l’arbitraire des évidences.
C’est là que la double culture cesse d’être une faiblesse pour devenir une puissance car elle produit des êtres de passage, mais aussi des êtres de synthèse qui sont capables de comprendre plusieurs systèmes à la fois, de circuler entre des imaginaires opposés, de décoder des mondes qui s’ignorent ou qui se méprisent. Celui qui porte deux cultures n’est pas moitié de l’une et moitié de l’autre mais il est le lieu vivant de leur confrontation, cet être est augmenté par sa complexité.
Cette puissance ne concerne pas seulement les enfants d’immigrés. L’étudiant étranger qui quitte son pays pour étudier ailleurs en fait lui aussi l’expérience. Avant même de partir, il anticipe le monde qu’il va rejoindre ; il apprend à se rendre intelligible à une culture qui n’est pas la sienne ; il modifie ses codes, ses attentes, sa manière de parler, parfois même sa manière de se percevoir, il peut même tenter de s’effacer, et il devient double non par héritage, mais par déplacement en découvrant que l’identité n’est pas un bloc, mais une traversée.
À l’époque où l’on critique souvent ces êtres “coupés en deux”, il faut au contraire, et j’en suis convaincue, affirmer leur grandeur. Ils ne sont pas confus mais complexes et ils ne sont pas moins cohérents que les autres, ils portent simplement en eux une cohérence plus difficile, plus exigeante et profonde.
La double culture ne doit donc pas être effacée, lissée, et réduite au silence pour rassurer ceux qui ne supportent que les appartenances simples mais elle doit être valorisée comme une richesse intellectuelle et politique, car dans un monde qui se fracture, ceux qui savent habiter plusieurs mondes sont peut-être les plus nécessaires, non ? Ils comprennent la nuance, le malentendu, et ont cette merveilleuse capacité à se glisser dans des terrains sinueux.
Je suis pour ma part deux en étant une, et c’est ma dualité qui fait ma singularité, c’est précisément là ma force, ce que certains appellent une division est peut-être une forme supérieure de lucidité, une puissance de création. La double culture est loin, très loin d’être une identité affaiblie mais elle est une identité agrandie à célébrer comme une avance sur le monde à venir.
SH